La "sortie du charbon" est-elle une bonne nouvelle ? Pour qui ? une analyse de Grégory Schneider-Maunoury, responsable ISR du groupe Humanis

Paris, France, 12 septembre 2016

En mai-juin 2016, le n°1 du charbon américain Peabody s’est déclaré en faillite. Peabody rejoint ainsi ses trois plus grands concurrents, qui représentaient à eux quatre 50% de la production de charbon aux États-Unis. L’investisseur socialement responsable pourrait croire que c’est une bonne nouvelle, voire la conséquence logique de la sortie des grands investisseurs institutionnels internationaux annoncés dans la perspective de la COP21 à Paris en 2015.

Le secteur charbonnier américain : des réactions managériales qui laminent le cours des actions

En fait, la chute des groupes charbonniers est d’abord liée à des actes de mauvaise gestion et de médiocre anticipation. Les quatre groupes américains ont vu leur capitalisation boursière fondre de plus de 99% en 5 ans, passant de 34 milliards de dollars à 150 millions de dollars de 2011 à 2016. Les quatre groupes ont réalisé des acquisitions en 2011, dépensant à l’époque près de 20 milliards de dollars dans ces acquisitions. Les rémunérations des dirigeants de ces quatre groupes se sont élevées à plus de 180 millions en cumulé de 2012 à 2014, soit plus que leur capitalisation de fin 2015.

Ces diversifications avaient été faites pour anticiper la baisse tendancielle du charbon dans le mix énergétique américain, remplacé par le gaz. Elles étaient fondées sur la demande de charbon métallurgique chinois, dont le prix était monté à 200 $ la tonne en 2008 (et assurait alors 7% des ventes mais plus de la moitié des profits) et était encore à 160 $ la tonne en 2011. Depuis, le prix est retombé en dessous de 100 $. Plus globalement, la demande intérieure a baissé de 20%, les prix ont chuté de 20% à 40% aux États-Unis et de 60% sur les marchés d’exportation, notamment en Chine. Les prévisions jusqu’en 2020 d’ores et déjà indiquent une baisse supplémentaire de 20%.

 

La réaction des dirigeants de ces groupes a d’abord été de réduire les coûts et les engagements :

-sociaux, en licenciant massivement (Peabody a licencié 20% de son effectif de 2011 à 2015) après avoir créé des structures fictives, tels que le groupe Patriot (créé avec Arch Daniel), constitué en 2007 de 13% des actifs miniers et de 70% à 90% des engagements de retraite de ces groupes. Patriot s’est mis en faillite en 2012, privant de nombreux mineurs de leur retraite et de leur assurance santé (longues maladies).

-environnementaux, en obtenant dans une réglementation américaine de 2011, de remplacer les provisions de nettoyage des mines par une auto-assurance, une capacité de s’endetter, gagée sur les actifs du groupe. Dans la situation financière dans laquelle se débattent ces groupes, ces auto-assurances ne valent plus rien.

 

Un secteur durablement non rentable, des gouvernements et des salariés piégés

En 2015, une étude de Mac Kinsey chiffrait à 70 Mds $ les engagements sociaux et environnementaux de ces groupes. Ce qui signifie plusieurs décennies d’exploitation non profitable. D’après cette étude de Mac Kinsey, les coûts à court terme de fermeture des mines conduisent les entreprises et les autorités à les maintenir en activité, en espérant une conjoncture meilleure. C’est pourquoi l’État du Wyoming a décidé en 2015 de prolonger l’autorisation d’exploitation d’une mine appartenant à Peabody.

Mais le résultat est terrible pour des investisseurs responsables : les coûts sociaux et environnementaux induits par l’activité minière vont devoir être supportés par … le contribuable américain (et non par l’entreprise ou par l’actionnaire). Au mieux, l’État peut racheter les mines aux entreprises et espérer avoir un meilleur contrôle de sa réhabilitation. C’est ce qui s’est passé en Virginie Occidentale, avec le rachat de quatre mines par une société dépendant de l’État. L’État fédéral ou les collectivités locales peuvent aussi être contraintes de racheter l’essentiel des parts de centrale électrique au charbon comme à Prairie dans l’Illinois.

 

Que peuvent faire les investisseurs responsables ?

La sortie du charbon, notamment US, a permis aux investisseurs les plus précoces de limiter leurs pertes. Quant aux investisseurs responsables, ils pourraient financer des projets de réhabilitation écologique et économique de ces mines, et refinancer ces projets par une obligation verte, en liant l’investissement à une réduction des émissions de CO2. L’expérience allemande de transformation des sites industriels fortement pollués, notamment dans la partie orientale de l’Allemagne, pour les remplacer par une production d’énergie éolienne ou solaire est un exemple à prendre en compte pour les industriels et les financiers américains. Nous rappelons qu’une partie de ce programme a été refinancée par obligation verte, notamment de la Deutsche Kredit Bank. Si les investisseurs américains parvenaient à mettre en place ce type de programmes, ils pourraient alors se prévaloir des véritables résultats et impacts environnementaux et feraient ainsi gagner l’investissement responsable en légitimité. Une piste aussi pour les investisseurs européens et leur responsabilité future vis-à-vis des utilities (services aux collectivités) européennes (notamment dans le charbon et le nucléaire).

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